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 Le Jugement Dernier

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Robert



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MessageSujet: Le Jugement Dernier   22/9/2007, 16:25

Voici une nouvelle extraite du recueil "L'HOMME DANS TOUS SES ETATS" que je vais bientôt proposer à l'édition.
C'est pourquoi vos commentaires me seraient précieux.

LE JUGEMENT DERNIER

UN


Bill Chalder reposa son verre sur le comptoir et fit brusquement volte-face . En une fraction de seconde, il dégaina son six-coups et pressa la détente. La détonation retentit juste avant le jingle annonçant la pause publicitaire. Il faudrait maintenant attendre dix bonnes minutes avant de savoir si l’ignoble Ralph avait enfin payé ses odieux forfaits.

Résigné, je me dirigeai vers le frigo pour y prendre une bière fraîche lorsqu’un énorme doigt pointé vers moi creva soudainement l’écran tandis qu’une voix aux inflexions impérieuses ordonnait :

- Ce soir à 21 heures précises tu composeras le 01 01 01 01 01. N’oublie pas ! 01 01 01 01 01, 21 heures précises, ce soir. Sept euros la minute.

Hormis le numéro d’appel et le coût élevé de la communication, la pub n’avait rien que de très banal ; Elle était même assez austère comparée à celles qu’utilisaient avec bonheur Ula, Pétula ou Pulposa qui disposaient d’avantages autrement accrocheurs. Sans plus y songer, je me carrai donc dans mon fauteuil pour attendre la suite des aventures du shérif.

La fin du film fut décevante : Avant la pub, Bill avait manqué sa cible et Ralph continua pendant trente-cinq minutes à terroriser les paisibles éleveurs pour s’approprier leurs terres. Enfin, un Indien attardé sur le sentier de la guerre lui transperça la poitrine d’une flèche vengeresse, au moment même où j’ingurgitais les dernières gouttes de ma bière tiédie ; La belle Paméla donna sa main, son cœur et le reste au shérif victorieux, répondit désormais au nom de Madame Bill Chalder et la télécommande pudique écourta le baiser final.

Au mur, la pendule indiquait vingt heures. Je n’avais pas faim mais, désoeuvré, je me confectionnai un jambon-beurre-cornichons-moutarde et débouchai un vieux Gigondas.

C’est à partir de la troisième bouchée que commença le travail de sape escompté par l’annonceur : « 01 01 01 01 01 vingt et une heures, 01 01 01 01 01 vingt et une heures, 01 01 01… ». Je tentai de chasser la pub insidieuse de mon esprit mais ne réussis qu’à en inverser les données : « vingt et une heures 01 01 01 01 01, « vingt et une heures 01 01 01 01 01, vingt et une … » Je pris conscience que je mastiquais en rythme, que chaque mouvement de mâchoire correspondait à un « 01 » et j’offris mon sandwich à mon chien qui le refusa poliment. Bien qu’il appréciât d’ordinaire les cornichons et la moutarde, il n’aimait pas le mélange des deux dans une même composition.

Vingt heures trente ; La BD prise au hasard se mit de la partie. Les répliques n’avaient plus de sens. Astérix bullait « vingt et une heures » et Obélix répondait « 01 01… ». « Vingt et une heures » proclamait l’invité du journal télévisé tandis que le présentateur lui faisait remarquer qu’il ne répondait pas à sa question sur le « 01 01… ».

Même son de cloche à la radio sur France-Inter, Chérie FM, Nostalgie et bien sûr Europe numéro 01.

Je pensai perdre la raison et je me mis à suivre fébrilement la progression de la grande aiguille au cadran de la pendule. Cinquante-six, cinquante-sept, cinquante-huit…

A vingt-et-une heures précises, je composai le numéro.


DEUX

- Bonsoir, vous êtes bien au 01 cinq fois. Veuillez patienter, nous allons donner suite à votre appel.

Le message, diffusé en boucle, était agrémenté d’une musique de fond en laquelle je crus reconnaître le Gloria in excelsis Déo que je chantais lorsque j’étais enfant de chœur. Il se répéta sept fois avant d’être interrompu :

- Bonsoir, mon nom est Pierre, que puis-je pour votre service ?

La voix, bien que parfaitement audible, venait manifestement de très loin. Chaque mot était suivi d’une espèce d'écho. Sans doute un effet satellite.

-Eh bien, j’ai vu votre annonce à la télé et comme je suis d’un naturel plutôt curieux… Oh, je pense bien qu’il s’agit d’une pub, mais j’ai voulu savoir pour quel produit et…

- Non monsieur, il ne s’agit pas de cela, répondit mon interlocuteur sur un ton condescendant et, me sembla-t-il, agacé. Sachez que nous n’avons besoin d’aucune publicité pour asseoir notre notoriété. Notre service de presse fonctionne depuis plus de deux mille ans et nos clients se comptent par centaines de millions, bien que quelquefois la concurrence soit rude… Mais si vous voulez bien patienter un moment , je vais vous mettre en communication avec le Grand Patron. Il tient à répondre en personne à tous les appels.

Une blague ! Ce n’était qu’une blague cousue de fil blanc et pleine de contradictions: en effet, pourquoi une pub à la télé si l’on n’a pas besoin de racoler le client ? pourquoi diffuser un spot quand on a un service de presse vieux de deux mille ans, une notoriété bien assise et des chalands à ne savoir qu’en faire ? En outre, était-il concevable que le Grand Patron d’une boîte aussi importante répondît personnellement au premier quidam venu ? Je me promis de mettre fin à la communication si l’on me faisait poireauter trop longtemps, mais cette fois l’attente fut de courte durée.

- Ici Dieu le Père, bonsoir mon fils.

Ca continuait ! Tiraillé entre les envies contradictoires de raccrocher, d’éclater de rire ou de piquer une colère, j’optai finalement pour la réaction violente.

- Ca ne se passera pas comme ça, espèce de taré, hurlai-je dans l’appareil. je vais porter plainte à « 60 Millions de Consommateurs » ! J’ai moi-même un certain penchant pour les canulars, mais à sept euros la minute, ça met la plaisanterie au prix du caviar…

-Serait-ce payer trop cher la rémission de tes péchés ?

- Bon, ça suffit maintenant. Je ne suis coupable que de péchés de chair et je ne vais pas priver mon bon vieux curé du plaisir de s’en délecter à confesse. Mais puisque j’ai été assez poire pour me laisser avoir, dites-moi au moins ce que vous avez à vendre… Si vous êtes Dieu le Père, moi je suis Jeanne d’Arc !

- Homme de peu de foi, regarde par la fenêtre puisqu’il te faut des preuves.

Devant moi, encadrée par la baie vitrée, la Tour Eiffel scintillait de tous ses feux. L’espace d’un clignement d’œil, elle avait disparu ! Dans le même temps Dieu se glissa en moi et tout d’un coup je sus.

- Notre Père qui êtes aux Cieux, bredouillai-je à plat ventre sur la moquette, que Votre nom soit sanctifié, que Votre règne arrive, que…

- Bon, ça va comme ça, les salamalecs ; Si tu crois que c’est avec ça que tu vas m’amadouer, tu vas être déçu mon fils, je dois te le dire. J’attends de toi beaucoup plus… oui, beaucoup plus.

- Que Votre volonté soit faite.

- J’y compte bien ! Et maintenant écoute-moi attentivement et ne m’interromps pas ; Voilà :

J’ai les boules, mon fils, j’ai les glandes, ça ne peut plus durer. J’aurais dû sévir plus durement dès le début, dès le coup d’Eve et sa pomme d’amour, dès l’histoire d’Abel et Caïn. Mais je suis trop bon, trop permissif et vous en avez profité. J’ai même été jusqu’à vous envoyer mon rejeton pour vous ouvrir les yeux et vous me l’avez trucidé ! Et encore, ce n’est pas le plus grave : je l’ai mis en réanimation et basta. Mais tout ce que vous avez pu faire en mon nom, ce n’est pas croyable ! les Croisades, l’inquisition, la Saint-Barthélémy, les sorcières aux bûchers, les guerres de religion, les catéchisations, les colonisations, j’en passe et des meilleures pour faire court.

J’ai tout accepté, j’ai tout avalé sans rien dire. Mais faudrait voir à pas pousser grand mère dans les orties, comme on dit ! Voilà que maintenant vous vous attaquez à ma propriété privée : Avec toutes ces fusées, ces Spoutniks, ces sondes, ces satellites que vous balancez à tort et à travers, mon atmosphère est plus polluée que celle d’Athènes aux heures de pointe et ça je ne peux pas l’accepter. Des milliers d’engins de toutes sortes encombrent mes voies, que j’ai pourtant voulu impénétrables, et si ça continue, il faudra que je consulte Bison Futé avant de partir en week-end. Saint-Christophe ne voudra plus m’assurer, il m’a déjà sucré mon bonus. Alors tu comprends, ça m’a pris la tête tout ça, j’ai pété les plombs et j’ai décidé de tout arrêter.

Dieu marqua une pause, sans doute pour reprendre son souffle. Depuis la conversation qu’Il avait eue avec Moïse sur le Mont Sinaï, Il ne s’était jamais adressé aussi longuement à l’un de ses enfants. Il répéta, comme s’Il voulait se convaincre qu’il n’y avait pas d’autre possibilité :

- Oui, j’ai décidé de tout arrêter… et c’est là que tu interviens.

- Je suis prêt, quelle que soit la mission dont Vous entendez m’honorer, mais Seigneur, serai-je seul ?

- Tu crois que j’ai investi dans un spot juste pour toi, au prix que ça coûte la pub à la télé ? j’ai eu des milliers d’appels de tous les coins du monde, tu ne seras pas seul, rassure-toi.

- Et qu’attendez-Vous de nous ?

- Que vous soyez mes messagers spéciaux, que vous informiez tous les habitants de la planète, je dis bien tous, que le vieux en a ras l’auréole et que le Jugement dernier c’est pour le mois prochain.

- Vous ne ferez pas ça, Seigneur !

- Je vais me gêner, tiens !

- Mais on ne nous croira pas ! pourquoi ne faites-Vous pas appel à des professionnels entraînés depuis longtemps à convaincre les incrédules ? Le Pape n’est plus tout jeune, c’est vrai, mais il ne manque pas de personnel. Et puis, Seigneur, quel que soit le nom que l’on Vous donne, Vous êtes le Big Boss de tout le monde, de toutes les religions, ça fait de la main-d’œuvre tout ça.

- Justement, il y en a trop. Tu sais combien de temps ça va leur prendre pour se mettre d’accord… s’ils y parviennent ? Je n’ai pas dix mille ans de plus à perdre, moi !… Te prend pas la tête, mon fils, on vous croira ! Vous raconterez ce qui est arrivé à la tour Eiffel et si ça ne suffit pas je ferai pareil avec Big Ben, l’Empire State Building, le Kremlin et la Grande Muraille de Chine. Et maintenant, au boulot ! Que ma paix soit avec toi.

J’avais encore une foule de questions à poser mais je pris soudain conscience de la durée de la communication à sept euros la minute et je raccrochai.
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Robert



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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   22/9/2007, 16:25

TROIS


Le Seigneur ne s’était pas trompé. Je savais depuis le catéchisme qu’il était infaillible, mais je n’imaginais pas, avant d’en avoir fait personnellement l’expérience, qu’Il le fut à ce point :

Relayée par la rumeur publique, le téléphone arabe, le tam-tam et Internet, la nouvelle fit le tour de la terre en moins d’une semaine : le Jugement Dernier, que l’on n’attendait pas avant quelques centaines de millions d’années, interviendrait dès le mois prochain. Il se trouva bien de ci de là quelques irréductibles athées pour réfuter l’information. L’anéantissement de l’Empire State Building et du Kremlin les ramenèrent bien vite à une vision plus réaliste des choses et il ne fut pas nécessaire de sacrifier Big Ben et la Muraille de Chine. Dès lors, ainsi que le Bon Dieu l’avait prédit, ma parole ne fut plus jamais mise en doute, ni celle de mes collègues à travers le monde ;

Bien sûr, on tenta d’obtenir un sursis. Les curés, les rabbins, les mollahs, les pasteurs, les prédicateurs mormons et tous les autres guides mirent tout en œuvre pour calmer la fureur du Tout-Puissant. Mais Il s’entêtait, ce qui est dit est dit, et l’on dut se rendre à l’évidence : Il ne reviendrait pas sur Sa décision et il ne restait que quelques jours avant la constitution du Tribunal Suprême.

On vit alors se former d’interminables processions de pénitents qui se dirigeaient à genoux vers les lieux sacrés, en se flagellant à l’aide de brassées d’orties ou de rameaux d’épineux. Lourdes, La Mecque et le Mur des Lamentations supplantèrent chez les tours-opérators Honolulu, les Iles Marquises et Djerba-La-Douce. Les villages du Club Méd, vidés de leurs GM, offraient aux regards un aspect de désolation et les GO furent bientôt réduits au chômage.

Terrifié à l’idée de rôtir dans les feux de l’enfer, chacun tentait de se décrasser un peu le fond de l’âme et les confessionnaux jouaient à bureaux fermés. Affameurs, maffieux, maquereaux et tyrans, profiteurs, arnaqueurs et marchands de canons suppliaient qu’on leur donne l’absolution avant que vienne leur tour de comparaître.

Dans le secret espoir d’apitoyer le Bon Dieu, les milliardaires donnaient leur fortune aux miséreux, leurs lingots, leurs diamants et même leurs emprunts russes. Chacun retrouvait dans les tréfonds de sa mémoire une action charitable propre à faire pencher du bon côté le plateau de la balance divine : une piécette machinalement jetée dans la sébille d’un aveugle un soir de Noël, quelques mots de réconfort à l’adresse d’un RMIste, un croûton de pain émietté pour les pigeons de Notre-Dame, l’arrêt devant le passage-piétons pour laisser passer une pauvre vieille courbée sur son bâton, ou encore le don à une œuvre caritative de médicaments périmés.

Grâce à Internet, Isaac tendait la main, de Tel-Aviv, à Ahmed quelque part en Jordanie. Les bourreaux pleuraient dans les bras des suppliciés, les Chinois vénéraient le Dalaï Lama, les membres du Klux Klux Klan fraternisaient avec les partisans de Malcom X, les loups avec les agneaux, les chiens avec les chats et les chats avec les souris. Chacun aimait son prochain qui le lui rendait bien.

Je n’étais pas peu fier d’avoir été choisi pour être l’instrument de cette réconciliation générale.





QUATRE


Lorsque furent taries les larmes de crocodile, quand le pauvre fut riche et le faible puissant, le Seigneur se manifesta de nouveau.

La veille du jour J (comme Jugement Dernier), une conférence oecuménique rassembla les dignitaires de toutes les confessions recensées de par le monde.

Elle fut transmise en direct par les télévisions de tous les pays, et l’audimat frôla les cent pour cent ; Au moment où les officiants imploraient chacun dans sa langue la miséricorde divine, Dieu décida d’entrer en scène. Bien entendu, j’étais devant mon poste lorsque se produisit l’événement.

De façon aussi peu prévisible qu’un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage, l’image disparut soudain de l’écran et fut immédiatement remplacée par ce qui me sembla être une boule de feu. Mais je pris rapidement conscience qu’il s’agissait en fait d’un buisson ardent et je me rappelai aussitôt que le Tout-Puissant aimait prendre cette apparence pour se présenter aux yeux des humains. Lorsqu’Il commença à parler, j’eus la nette impression qu’Il était, comment dire, un peu… embarrassé.

- Bonsoir les enfants, c’est Dieu le Père qui vous parle. En vérité je vous le dis, ça me fait plaisir de constater que mes propos sont encore paroles d’évangile. c’est vrai, ça fait chaud au cœur ; mais il ne faut pas exagérer quand même, moi aussi j’ai mes petits défauts… mes petites faiblesses… et cette fois… j’ai peut-être poussé le bouchon un peu trop loin…

Il se tut, dans l’attente d’une protestation polie qui Lui eût été un encouragement… Mais, c’est bien connu, Dieu n’est pas un manuel ; mauvais bricoleur, Il avait mal réalisé le branchement, si bien qu’Il pouvait s’adresser aux humains mais que leurs réactions ne Lui parvenaient pas. Il reprit :

- Il faut vous dire que ce n’est pas la joie tous les jours, là-haut. Les distractions se font rares ; Saint-Pierre est bien brave, mais il a oublié d’être rigolo. Coluche fait ce qu’il peut, mais il ne saurait être partout à la fois. Parole, j’allais sombrer dans la déprime. Heureusement je suis en analyse depuis dix mille ans et c’est mon psy qui m’a donné l’idée : « faut pas vous laisser aller qu’il m’a dit, faut réagir, faut sortir, faut vous distraire… » « Sortir, sortir, c’est facile à dire, mais pour aller où ? Vous me voyez en boîte, à mon âge ? Et puis, avec le poste que j’occupe, il faut faire attention aux qu’en dira-t-on… Je commençais vraiment à désespérer quand l’idée m’est venue tout d’un coup, en regardant Flipper le Dauphin à la télé. Je sais bien, je l’ai fait mammifère, mais il ressemble quand même beaucoup à un poisson, et c’est comme ça, pour me distraire, que j’ai pensé à…

Il s’interrompit de nouveau. On sentait comme une gêne dans sa voix et le buisson paraissait moins ardent.

- … et c’est comme ça que j’ai pensé à… à un poisson… à un poisson d’avril…

- QUOI ! ! ! ! !

Poussé par plus de six milliards de poitrines, le tollé franchit les espaces intersidéreaux sans le secours d’aucune technique et parvint jusqu’à Dieu. Habitué à pardonner les offenses, le Seigneur espérait qu’on Lui renverrait l’ascenseur. Il était même disposé à concéder quelques miracles pour retrouver la confiance de Ses créatures, mais Il comprit bien vite que seul le temps, peut-être, apporterait l’oubli. Il décida donc sagement de laisser passer quelques centaines de milliers d’années et débrancha sans plus attendre Son émetteur personnel.

Aussitôt réapparurent sur tous les écrans du monde les images de la Conférence oecuménique. Au bord de l’apoplexie, les chefs spirituels de toutes les religions donnaient libre cours à leur indignation :

- Non mais, qu’est-ce qui Lui prend, je vous demande un peu !

- Ca tourne pas rond là-haut. IL commence à se faire vieux, le Vieux !

- Un poisson d’avril divin, qui qu’aurait pu penser !

- Son humour le Seigneur, Il peut se le mettre où je pense. Quand on est le Bon Dieu, on joue pas les Charlot !

- Et Il se le met profond dans l’œil s’Il croit qu’on va se laisser faire !

Devant leurs récepteurs, les ouailles partageaient la colère de leurs bergers, mais il apparut bien vite que les menaces de représailles à l’encontre du Seigneur n’avaient que peu de chances de déboucher sur du concret. En outre, on n’était pas à l’abri d’un retour de bâton et l’on se :mit à chercher des boucs émissaires plus accessibles et moins vindicatifs :

Les nègres redevinrent des nègres, Isaac et Ahmed repointèrent leur fusil l’un contre l’autre. Le Dalaï Lama reprit le chemin de l’exil, le loup celui des bergeries et quelques souris naïves ne fuirent pas assez rapidement la compagnie des chats et en perdirent la vie.

Il ne fut pas possible de faire rendre par l’aveugle la piécette de dix centimes d’euro qui lui avait été jetée (il l’avait dilapidée depuis longtemps), ni les médicaments périmés distribués par les œuvres de charité à des populations lointaines qui avaient coutume de mourir de leur propre chef, sans qu’il fût nécessaire de les y aider. Les pigeons eux-mêmes refusèrent de régurgiter le pain qui leur avait été inconsidérément offert, et il ne fut donc pas possible de le récupérer en leur ouvrant largement le bec ; On sauva la mise en passant les plus tendres d’entre eux à la casserole, agrémentés de petits pois aux lardons. Les vieilles dames qui avaient pris l’habitude de s’engager impudemment dans les passages-piétons à la barbe des automobilistes pressés, y laissèrent quelques cols du fémur. Enfin, les paroles de réconfort lâchées aux indigents changèrent de tonalité. Les « Armez-vous de courage mon brave, priez le Seigneur, tout vient à point à qui sait attendre » redevinrent : « Remuez-vous bordel ! Elle a bon dos la crise, c’est trop facile ! quand on veut vraiment gratter c’est pas le boulot qui manque, bande de feignants ! » Les RMIstes se le tinrent pour dit.

Les maquereaux reprirent possession des trottoirs, les affameurs reconstituèrent leurs stocks de beurre dans l’attente de cours meilleurs, les arnaqueurs inventèrent de nouveaux coups juteux, les marchands de canons refirent cracher leurs engins, les tyrans tyranisèrent, les mafieux mafiosèrent et les profiteurs profitèrent de plus belle.

Les cotations des actions multinationales étaient au plus bas. En effet, on savait bien que l’argent n’a pas d’odeur, mais on ignorait que de surcroît il n’a pas le sens de l’humour. Les farces de collégiens n’ont pas cours en Bourse et il est extrêmement rare que les gros porteurs d’actions perdent leur temps à s’accrocher des poissons d’avril dans le dos. L’unique divertissement qui ait droit de cité à leurs yeux est le Monopoly, qui seul leur permet d’exercer leurs talents de spéculateurs. Ce sont des gens sérieux, peu attirés par les jeux de l’esprit ; Ils ont mieux à faire et ils se mirent en devoir de le prouver :

En échange de quelques belles paroles, ils reprirent possession des actions qu’ils avaient inconsidérément distribuées. Ils firent artificiellement chuter les cours de l’or et du diamant et récupérèrent à vil prix les fortunes que la plaisanterie divine leur avait fait abandonner. Les récalcitrants, fort rares grâce à Dieu, comprirent à leurs dépens que la Justice avait repris ses droits et retrouvèrent l’habitude atavique de ne pas s’y frotter.

Chacun avait donc regagné la place que le Tout-Puissant lui avait assignée depuis le commencement des temps, et la vie, calme et sereine, avait repris son cours un moment perturbé.

Accoudé à ma fenêtre, face à la tour Eiffel retrouvée, je jouissais de la douceur d’un soir de printemps. Sur le trottoir d’en face deux amoureux échangeaient des serments romantiques devant un distributeur de préservatifs. Quelque part au loin un poste diffusait le dernier air à la mode et je me mis à en fredonner le refrain :

On sait bien que le jour du Jugement Dernier
On verra les derniers devenir les premiers,
Mais ça peut bien Bon Dieu,
Mais ça peut bien Bon Dieu,
Oui, ça peut bien Bon Dieu
Attendre encore un peu !


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marie chevalier
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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   22/9/2007, 17:01

J'ai lu avec beaucoup d'attention ces nouvelles qui en fait n'en sont qu'une. Belle trouvaille de faire parler Dieu comme tout un chacun !
mais très défaitiste la fin ! Alors ainsi Dieu n'a pas réussi sa blague? comme c'est dommage , dommage que tout reprenne comme avant et surtout reprenne avec, on dirait bien, une certaine joie que cela soit ainsi? je me trompe?
Pourtant le rêve était beau !
Personnellement je regrette un peu la fin , mais je suis incapable de te dire ce que j'aurai voulu à la place? sais pas
En attendant ta nouvelle est très bien orchestrée et c'est quand même un coup de théâtre cette "désertion" de Dieu !

ps: je suis athée mais j'avais fini par croire que cela aurait pu être possible :rose:
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François
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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   22/9/2007, 19:44

J'ai lu également et je trouve que cette nouvelle se laisse lire, le style est est limpide, je veux dire par là simple mais coulant et agréable.

Quant au scénario, on aime ou on n'aime pas ce genre que je qualifierais de fable moderne. Personnellement je trouve cela amusant mais ça ne me touche pas énormément. J'ai trouvé le Dieu un peu fade comme personnage, il pourrait être plus subtil que cela, je pense.

En résumé, une agréable lecture, un bon divertissement mais pas vraiment une expérience transcendante pour moi.
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Robert



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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   23/9/2007, 11:12

Tu as écrit, Marie:
Citation :
"mais très défaitiste la fin ! Alors ainsi Dieu n'a pas réussi sa blague? comme c'est dommage , dommage que tout reprenne comme avant et surtout reprenne avec, on dirait bien, une certaine joie que cela soit ainsi? je me trompe?"

Je comprends ton point de vue mais... je ne suis pas convaincu: non il n'y a pas de joie à constater que la fin est défaitiste, il s'en faut de beaucoup, c'est tout simplement la vie, telle qu'elle est. Les hommes acceptent ce qu'ils croient ne pas pouvoir changer, passivement.
Quand les puissants ont compris que Dieu leur avait fait une blague et qu'ils ne risquaient rien, ils ont repris les rênes et leurs positions dominantes. Toutes les nouvelles de ce recueil dénoncent les vices, la lâcheté, l'hypocrisie, l'intolérnce, la bêtise, l'égoïsme de nombre de nos compatriotes. Une sorte de chronique de notre temps. Mais j'ai voulu aborder les sujets graves sur un mode faussement léger et avec une forme d'humour à lire au second degré.

Cependant , ta remarque est très valable: la fin aurait pu être différente. Mais je suis moi-même profondément athée et je ne crois pas que le monde changera grâce à une intervention divine. Il faudra... autre chose!
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Robert



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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   23/9/2007, 11:54

John a écrit :

Citation :
Quant au scénario, on aime ou on n'aime pas ce genre que je qualifierais de fable moderne. Personnellement je trouve cela amusant mais ça ne me touche pas énormément. J'ai trouvé le Dieu un peu fade comme personnage, il pourrait être plus subtil que cela, je pense.


Je suis désolé que cette nouvelle te laisse indifférent. A chacun son "truc". Mais, pour reprendre une seule de tes observations, non, je ne pense pas que Dieu (auquel je ne cois pas) devrait être plus subtil, comme tu dis. Au contraire, je le vois carré, simple et bon enfant, s'adressant familièrement à ses brebis pour le moins galeuses.
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François
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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   23/9/2007, 12:46

Indifférent n'est pas le bon mot puisqu'elle m'a quand même procuré un agréable moment de lecture. Disons que ce n'est pas le genre de texte qui me bouleverse mais il a quand même fait naître quelques réflexions en moi pendant la lecture.

Et pour Dieu, je retire ma remarque car elle est idiote. Tu as fait le Dieu que tu voulais! C'est une erreur courante lorsqu'on fait une critique de dire à l'auteur "tu aurais dû faire comme ci" ou "tu devrais faire comme ça". En fait ça n'a pas de sens, on devrait se contenter de dire ce qu'on apprécie et ce qu'on apprécie moins en essayant d'expliquer pourquoi, sans plus.
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marie chevalier
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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   23/9/2007, 17:18

Robert a écrit:
Tu as écrit, Marie:
Citation :
"mais très défaitiste la fin ! Alors ainsi Dieu n'a pas réussi sa blague? comme c'est dommage , dommage que tout reprenne comme avant et surtout reprenne avec, on dirait bien, une certaine joie que cela soit ainsi? je me trompe?"

Je comprends ton point de vue mais... je ne suis pas convaincu: non il n'y a pas de joie à constater que la fin est défaitiste, il s'en faut de beaucoup, c'est tout simplement la vie, telle qu'elle est. Les hommes acceptent ce qu'ils croient ne pas pouvoir changer, passivement.
Quand les puissants ont compris que Dieu leur avait fait une blague et qu'ils ne risquaient rien, ils ont repris les rênes et leurs positions dominantes. Toutes les nouvelles de ce recueil dénoncent les vices, la lâcheté, l'hypocrisie, l'intolérnce, la bêtise, l'égoïsme de nombre de nos compatriotes. Une sorte de chronique de notre temps. Mais j'ai voulu aborder les sujets graves sur un mode faussement léger et avec une forme d'humour à lire au second degré.

Cependant , ta remarque est très valable: la fin aurait pu être différente. Mais je suis moi-même profondément athée et je ne crois pas que le monde changera grâce à une intervention divine. Il faudra... autre chose!

Je comprends mieux, j'avais craint un instant que Dieu, s'il avait voulu aurait pu ! Nous sommes donc d'accord sur le fond: la bétise humaine reprend ses droits et ceux qui dirigent sont rassurés! il faudra faire le travail soi-même en fait ! hurle
hurle
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Gosayn
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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   24/9/2007, 15:26

Bien aimé cette nouvelle, essentiellement pour le style. Ce dieu qui parle gras, dans un esprit Fluide Glacial est un personnage pas forcément original mais toujours efficace.

La chute, la blague, mériterait d'être plus fine. Dieu demeure quelqu'un de retors.
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Gosayn
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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   24/9/2007, 15:28

J'ajouterai que le personnage du narrateur m'a beaucoup plu.
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Robert



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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   24/9/2007, 16:30

Merci, Gosayn, pour ces appréciations.

En ce qui concerne la fin de la nouvelle, chacun ayant repris la place occupée avant l'intervention divine, j'ai précisément voulu une "non chute". Mais si cela donne l'impression de tomber à plat, tu as peut-être raison. Je vais y repenser.
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Hervé Tadié
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MessageSujet: Re: Le Jugement Dernier   21/4/2008, 12:43

je vais abonder dans le sens de John pour dire que cette nouvelle se laisse lire. je dirais qu'elle est digeste. elle ne pèse pas sur l'estomac, et rien que ça, c'est déjà très bien.
après soit on accroche le lecteur soit on ne l'accroche pas, c'est plus une question de feeeling en fonction des lecteurs. Je ne pense pas que se soit là un texte ayant pour but de susciter des vocations religieuses.
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